Les éclairages de Saverio
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Perversion ? Vous avez dit perversion ?

Perversion ? Vous avez dit perversion ?

 Les diverses réalités désignées sous le terme de "perversion" posent de nombreuses questions. Alors qu’il s’agit de comprendre et d’humaniser les relations interpersonnelles avec beaucoup d’intelligence, de finesse, de profondeur, et même une certaine gravité, de nombreuses personnes restent fixées à une conception infantile du "gentil" et du "méchant". Ce schéma réducteur est d’autant plus renforcé que l’heure semble être à la croisade contre ces nouveaux "ennemis externes" que seraient les personnalités dites "narcissiques". Pourtant, nous sommes tous plus ou moins "narcissiques", et il vaut mieux l’être un minimum, d’ailleurs, pour être en bonne santé. Ce terme flou et mal employé recouvre un grand nombre de définitions, parfois contradictoires. D’autant que la société des écrans et des réseaux sociaux nous pousse sans cesse à plus de mise en avant de l’image de soi. Aussi, l’appellation extrêmement répandue et populaire de « pervers narcissique » est-elle impropre, peu heureuse, surtout qu’elle est antinomique. De ce fait, elle est largement contestée par les psychanalystes. Face à la mode de cette appellation, il convient de garder la tête froide, d’observer le réel de la perversion tel qu’il est, et de désigner ceux qui la mettent en œuvre par leurs vrais noms : abuseurs, prédateurs, profanateurs, tourmenteurs et autres violenteurs.
Qu’est-ce que la perversion ? Prenons un dictionnaire. Par exemple, Le Larousse propose : « action de corrompre une personne saine », « déviation », « altération profonde d’une fonction ». Premier constat : il s’agit d’une action et non d’un état. Une action est menée ; elle est préparée ; elle est choisie. Que veut dire « pervertir » ? Selon le même dictionnaire, il est question de « corrompre », de « détourner », quelqu’un ou quelque chose, et de « tourner vers le mal ». Soyons donc un peu courageux ! Il est inutile de perdre son temps et son énergie dans une chasse aux sorcières. Il n’est pas question d’étiqueter tel ou tel individu comme « pervers », mais plutôt de repérer finement lorsqu’une action, une configuration ou une relation se situent dans le registre de la perversion.
Pour commencer, précisons ce qu’il en est dans le domaine de la sexualité, puisque le terme de perversion a souvent été associé préférentiellement à la sphère érotique, puis nous verrons plus en profondeur que la perversion repose en fait sur un certain type d'intentions bien spécifiques, qui visent à détruire l’autre et la relation, et mettent avant tout en œuvre une haine d’autant plus invisible qu’elle se pare de normalité…

Les « perversions sexuelles »

Le fétichisme

Prototype de la « perversion sexuelle », le fétichisme est – selon Freud –  une ruse et un artifice par lesquels le sujet tente de nier que la femme est dépourvue d’un pénis. Ne considérant possibles la sexuation que sur le mode mâle, avec un appendice extérieur, et la sexualité que sur le mode de l’homosexualité avec un partenaire en miroir pourvu des mêmes attributs génitaux, le fétichiste tente de doter la femme de ce qui lui manque par le biais d’un objet spécifique (fétiche ou godemichet), ou d’une mise en scène particulière, subterfuges sans lesquels il ne peut accéder à la jouissance. Le fétichisme existe aussi chez les femmes, même s’il est plus fréquemment rencontré chez les hommes.
Pour de nombreux psychanalystes contemporains, cette vision du fétichisme est trop restrictive. Différentes formes de fétichisme découleraient de traumatismes du sujet ou de ses ascendants…

Le masochisme

Le sujet cherche à atteindre une jouissance physique et morale à travers la douleur qu’il s’inflige à lui-même ou qu’un autre lui inflige. Le masochisme correspond à une posture de soumission - au moins apparente - à un « maître », personne ou idée dominante. S. Freud repère que cette dimension du masochisme est présente, consciemment ou inconsciemment, chez tout être humain. La soumission d’un clan à un despote ou d’un peuple à un dictateur en est un exemple type. De simple potentialité, le masochisme peut être activé dans telle ou telle situation relationnelle, également en dehors de la sexualité. Dans le registre sexuel, le masochisme est une pratique de la violence subie, que cette violence soit morale (humiliations) ou physique (coups).

Le sadisme

A l’inverse, le sadisme consiste à jouir de la douleur infligée à l’autre. La posture est celle de la domination d’autrui. Cette position est plus ou moins visible, certaines formes de sadisme se camouflant derrière la plaisanterie prétendue ou des rites dégradants, pourtant socialement tolérés, comme le bizutage. Si la cruauté est largement répandue dans le domaine des relations humaines, en famille, à l’école et au travail, elle trouve sa forme extrême dans le viol et la torture. Freud considère le sadisme comme un masochisme non avoué, renversé en son contraire : le sadique fait subir à autrui ce qu’il voudrait secrètement subir. Comme pratique sexuelle, le sadisme subordonne excitation et jouissance à la violence dominatrice exercée sur l’autre : souillure, dévalorisation, dégradation, humiliation, coups…

L’exhibitionnisme

Il s’agit ici de se montrer, notamment se montrer nu, d’exhiber les parties du corps considérées comme érogènes : sexe, fesses, seins pour la plupart, mais aussi pieds ou autres membres pour d’autres. Sur le plan moral, il est alors question d’exhiber son intimité personnelle, de se raconter sans pudeur. L’exhibition se retrouve très largement dans le monde du spectacle (arts et sports), mais aussi dans le monde politique. Comme pratique sexuelle, l’exhibitionnisme consiste à trouver excitation et jouissance en se montrant nu devant d’autres, en leur montrant son postérieur ou ses parties génitales (notamment dans des lieux publics) ou encore en affichant ouvertement sa sexualité au regard des autres, soit directement, soit par le biais de films ou de photographies.

Le voyeurisme

A l’inverse, le voyeur jouit de regarder l’autre, nu ou se dénudant, de fixer une partie érogène de son corps, de le « mater » : verbe plurivoque (ayant plusieurs sens) qui veut dire à la fois regarder de façon insistante, jouissive, voire « salace », et faire céder, dominer, écraser. Le voyeurisme moral se retrouve de façon massive face aux écrans de télévision lors de catastrophes dévastatrices et surtout de faits divers sordides. Dans le domaine sexuel, le voyeuriste jouit de « mater » le corps d’une femme ou d’un homme, un couple ayant des relations sexuelles, un film pornographique, etc.
Pour la plupart des comportements décrits ici, il est évident que les comportements hors du champ de la perversion sont une question de nuance, de fréquence, de potentialité d’accès au symbolique et de souplesse distanciée dans l’attitude. Par exemple, nous avons tous en nous un certain goût à voir ou à être vu, suivant les circonstances, surtout dans les jeux érotiques avec un partenaire amoureux. En revanche, la perversion commence lorsqu’il s’agit :
- d’une pratique qui nie complètement l’autre (haine) et l’utilise comme chose, agent de jouissance (instrumentalisation) ;
- d’une fixation qui rend obligatoire ce type de pratique sans laquelle aucun accès à l’excitation et au plaisir n’est possible ;
- d’une addiction même habilement justifiée, d’une manie irrépressible, d’une attitude répétitive…
Alors, quel est le pas des jeux amoureux et des préliminaires sexuels à la perversion réelle et avérée ?

Les mécanismes sous-jacents à la perversion

La signature de la perversion va se reconnaître dans un certain type de rapport à l’autre (fascination, emprise, domination), au premier rang desquels le rapport incestueux. Précisons que la perversion concerne autant les femmes que les hommes.

L’inceste, prototype de la perversion

L’interdit de l’inceste est le socle de toute civilisation. Il est aussi le fondement sur lequel l’enfant s’appuie pour grandir et devenir humain. Cet interdit de la sexualité autant entre adultes et enfants, qu’entre personnes d’une même famille et d’une même lignée est désigné comme Loi. Il s’agit d’une loi symbolique qui demande de renoncer à la jouissance immédiate pour s’ouvrir à l’à-venir : au désir de la découverte et de la rencontre avec l’autre. Cette loi est le fondement de l’éthique. Elle empêche la possession d’un humain par un autre et permet l’accès au langage : parler pour dire ce que je pense et souhaite vivre, dialoguer, et non pas agir sans parler ou imposer par des attitudes et des discours.
La perversion et sa mise en œuvre que représente l’inceste vont s’ingénier sans cesse à nier, à destituer et à contrecarrer l’éthique, dans toutes les situations relationnelles. Elles mettent au centre non le respect de l’autre et l’accueil de l’étranger, mais l’utilisation de l’autre, le rejet de l’étranger et la jouissance sans limite entre soi. Un jeune homme venu consulter parce qu’il avait régulièrement et durablement incesté son plus jeune frère découvre après plusieurs mois, dans un rêve, qu’il a en fait « assassiné » son frère. A la fin de son rêve, il se tord de douleur et se roule par terre de désespoir pour avoir tué son frère en l’incestant (en l’incestuant) : l’inceste est la mise en acte d’un meurtre d’âme. Ainsi, une femme aujourd’hui grand-mère se souvient comment l’inceste pratiqué sur elle par sa mère lorsqu’elle était petite avait abouti à une véritable mort psychique : « je faisais ce qu’elle voulait et elle faisait de moi ce qu’elle voulait » explique-t-elle, « je n’existais plus ».
Un autre aspect très important de l’inceste est qu’il prend place dans des familles très fermées sur elles-mêmes, présentant l’extérieur comme dangereux, et se présentant elles-mêmes aux yeux des autres comme des familles idéales ou héroïques. Le parent incestueur et le parent complice des exactions profanatrices de son partenaire réussissent le plus souvent à se faire passer pour des parents modèles ou parfaits, ce qui leurre malheureusement les enquêteurs et les juges…

La confusion incestuelle

La perversion n’est pas le fait d’un seul : elle correspond à un système d’interactions dans lequel tous les membres sont appelés à participer et à être complices. Même au niveau le plus élémentaire d’un couple pervers, il n’y a pas d’un côté le méchant bourreau et de l’autre la gentille victime, mais deux participants à un système qui nie la dimension éthique de la relation. L’un accepte de devenir la chose de l’autre, son ustensile de jouissance ou son faire-valoir social, et de se soumettre à la domination de son agresseur. Même si le prédateur joue de mille et une ruses pour séduire, hypnotiser et fasciner sa proie, celle-ci - en définitive - se laisse séduire, hypnotiser et fasciner.
Tout ce système de rapports déshumanisés se met en place de façon plus ou moins invisible, ce qui fait que la participation à un système pervers reste longtemps inconsciente. C’est la raison pour laquelle les familles incestuelles sont en fait si nombreuses. Comme il n’y a pas de passage à l’acte incestueux, tout le monde s’accommode de ces rapports troubles où les uns utilisent les autres dans une cascade de dépendances affectives, de confusions identitaires et d’absence de pensée personnelle. La fausse gentillesse ou l’affection artificielle qui règnent dans beaucoup de groupes en font aussi des familles incestuelles, des lieux favorisant de près ou de loin la mise en place de rapports pervers. Cela existe aussi au travail, même dans des groupes industriels ou financiers.

Profanation : viol et abus sexuel

La perversion poussée à l’extrême devient la barbarie : il s’agit d’une question de degré, non de nature, car le moteur de toute perversion est la haine, dont la visée est la destruction de l’identité humaine. Ainsi, toute mise en acte de la haine repose sur une intention profanatrice.
Ce ne sont pas d’éventuelles pulsions sexuelles prétendument inassouvies qui motivent un viol ou un abus sexuel, mais bien la volonté de détruire l’autre. Une patiente retrouvant peu à peu la mémoire d’un viol qu’elle a subi enfant se souvient de ce qu’elle a vu dans le regard de son profanateur : « il me pénètre ; il me terrorise ; il veut m’anéantir ». Le prédateur est un monstre froid : pas de panique, pas d’émotion, pas de sensibilité. Voilà ce qui impressionne aussi les avocats et les juges.
Cette puissance de la mise à mort se retrouve dans la torture, dans les lapidations ou autres exécutions publiques, mais aussi dans les accusations jetées à tort sur l’autre pour le discréditer ou l’humilier : haine et destruction de ce qu’il y a de plus sacré en lui, son intimité, sa fierté, sa vie.
Ce bref aperçu nous apprend plusieurs choses :
- il est vain de vouloir stigmatiser une personne seule en l’affublant d’étiquettes à la mode (d’ailleurs, nous savons pertinemment qu’un prédateur peut achever sa proie en l’accusant de « harcèlement », en la traitant de « manipulatrice » ou en la faisant passer pour un « pervers narcissique » !) ;
- ce n’est pas tel ou tel comportement tiré d’une liste qui signe la perversion, mais la haine et l’intention d’instrumentaliser, de nier, de détruire l’autre ;
- la haine et l’intention profanatrice savent se camoufler derrière les vœux pieux, le « socialement correct », l’apparente « normalité », les préjugés les plus répandus et les idées dominantes de la morale du moment.
La perversion est une réalité suffisamment grave pour que nous ne nous précipitions pas à nous placer trop facilement du côté des « bons » pour désigner tel autre comme « mauvais ». La vie réelle n’est pas binaire. C’est justement un des principaux mensonges colportés par les systèmes pervers que de vouloir nous faire croire aux simplismes de la dualité. Quitte à faire interner de force ceux qu’ils définiraient comme « caractériels » ou comme « fous », parce qu’ils les dérangent ou disent la vérité…
Saverio Tomasella, psychanalyste.
Pour aller plus loin :
S. Tomasella, La perversion – renverser le monde, Eyrolles, 2010, 106 p.

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