Les éclairages de Saverio
Chaque semaine, un éclairage pour mieux se comprendre
Eclairage de Saverio
Mode ZEN

Solitude et angoisses

La solitude est-elle devenue le mal du 21ème siècle ? Peut-être… Dans les pays industrialisés, une contradiction existe entre les nombreux moyens de communication très sophistiqués qui sont offerts et la solitude de plus en plus grande dans laquelle beaucoup de personnes vivent. Il existe une autre contradiction entre l’indépendance imposée par la société comme signe de maturité (voire de santé) et l’obligation sociale d’avoir de plus en plus d’« amis » (vrais ou faux), au moins sur les façades des réseaux virtuels. Plus encore, l’individualisme poussé à l’extrême provoque une profonde insécurité, tant l’autre peut facilement devenir une chose plus ou moins utile, à consommer puis à jeter. Autre paradoxe enfin, ce sont ceux qui ont le plus de mal à être seuls qui dévalorisent le plus la solitude, et cherchent à faire valoir le modèle du couple comme seule réalité sociale valeureuse et viable…
Dans le dictionnaire, le mot « solitude »  désigne le fait d’être seul ou solitaire, ou encore d’aimer être seul ou vivre seul. Absence de compagnie et tranquillité, il évoque aussi le cocon ou le refuge. Il ne présente donc aucune connotation négative. Il ne porte en lui aucune source visible d’angoisse. D’où vient pourtant que, souvent, la solitude peut être vécue avec angoisse ?

De la solitude à l’isolement

Un jeune patient vient de quitter sa compagne. Même s’il a bien réfléchi avant de prendre sa décision et qu’il la sait juste pour lui, il se sent « seul », « perdu » et l’angoisse se fraye un chemin en lui. « Je ressens quelque chose que je n'ai pas ressenti depuis plusieurs mois : la solitude... Dur de rentrer chez soi et de voir son appartement à moitié vide, trop grand pour une seule personne. Un trousseau de clef dans la boîte aux lettres, quelques mots griffonnés sur un papier laissé sur le bureau. Un mélange de tristesse, de mélancolie et d’angoisse. Je pleure de l'avoir perdue, je pleure d’être soudain si seul. Je ressens une fatigue du corps et de l'âme... J'ai du mal à travailler, j'ai l’impression (je ne l’avais plus depuis longtemps) de tomber dans un vide sans fond... » Cet homme vivait une relation « fusionnelle » qui avait fini par l’étouffer. Il était tout le temps avec son amie, nuit et jour. Il n’espérait qu’une chose : pouvoir être un peu seul de temps en temps, pour se retrouver.
Cet exemple est éclairant.

  • Etre seul confronte à  soi-même et à ses difficultés de vivre (plus facilement masquées dès que nous sommes en compagnie et occupés).
  • Nous ne voulons être ni trop seuls, ni trop entourés (l’équilibre est difficile à atteindre).
  • La solitude est viable lorsque nous savons qu’elle ne durera pas ; elle peut devenir angoissante dès que nous comprenons que nous allons rester longtemps seuls.

Ce n’est donc pas la solitude qui est source d’angoisse, ou de panique, mais l’isolement, car il est synonyme de désert inhabité, de confinement, d’exil, de quarantaine, voire de malédiction, de mort ou de néant. Puisque toute situation est vécue selon la lecture que nous en faisons, l’isolement peut être vécu comme une menace de disparition ou même comme une menace de mort.

Le plus souvent, un vécu d’isolement renvoie chacun de nous aux moments de détresse qui ont jalonnés notre petite enfance, lorsque bébé ou tout petit, nous étions complètement dépendants de nos parents ou des adultes qui s’occupaient de nous. L’angoisse, cette peur imminente devant la menace d’un danger, se réveille lorsque nous croyons être abandonnés, laissés pour compte, impuissants face à des conditions d’existence où survivre (psychiquement) nous paraît impossible. Abandonner signifie aussi délaisser, laisser seul, laisser tomber, c’est-à-dire quitter, négliger, oublier.
Voilà qui est intéressant, car cela nous permet de passer de la seule dimension matérielle et physique (je suis seul, objectivement) à la dimension psychique, qui est subjective et subtile : je me sens seul, je me crois seul ou je crains d’être seul. Plus encore, consciemment ou inconsciemment, je sens, je crois ou je crains que je ne survivrai pas à l’épreuve de la solitude. L’angoisse est alors le signal de ce que j’imagine qui va m’arriver, tellement grave que je ne saurais pas y faire face : exactement comme le nourrisson qui ne sait pas se nourrir seul, se soigner seul, se protéger lui-même, s’exprimer clairement par lui-même. Je crois que l’autre m’est nécessaire. Je le considère comme vital. Dans ces circonstances de crise, mon désir de rencontrer telle personne pour mieux la connaître se mue en besoin absolu de l’autre pour m’en sortir. Bien sûr, il ne s’agit que d’une croyance, mais elle est si bien ancrée en moi que je me persuade qu’elle est vraie. Elle devient donc efficace !
A moins que l’angoisse soit aussi, tout simplement, le signe de mon désir d’être en relation… et que je la vive mal parce que je crois que je ne suis pas « normal », pas assez « fort », pas assez en « bonne santé » si j’éprouve de l’angoisse. Là, ce serait un discours mensonger des industries pharmaceutiques (pour mieux vendre leurs anxiolytiques), de certains médecins peu honnêtes ou de personnes moqueuses et malveillantes. Discours auquel je ne suis pas obligé de croire…

Les angoisses d’abandon

Même s’il est possible de comprendre à quoi correspondent les angoisses générées par la crainte d’être abandonné, cela ne les empêche pas d’exister et même – parfois- d’être tellement fortes qu’elles en deviennent invalidantes. Surtout lorsque l’abandon est réel : trahison, rupture, décès.

La peur d’être abandonné

Mathilde est une femme dynamique, enthousiaste, bienveillante et très amoureuse de son homme, un sportif beau parleur et facilement séducteur. Alors qu’elle n’est pas jalouse de tempérament, Mathilde se met à craindre d’être trahie par son homme. C’est vrai qu’il l’a déjà trompée alors qu’elle avait toute confiance en lui, qu’il le lui avait caché, qu’elle l’a découvert bien plus tard… et pardonné pour que leur vie commune puisse continuer dans de bonnes conditions. Au fond d’elle, maintenant, Mathilde a du mal à faire confiance à son compagnon. Surtout, elle craint d’être abandonnée. Cette peur est très forte. Elle ne lui laisse pas de répit. Mathilde reconnaît avoir créé avec son homme une relation très symbiotique, qui ressemble d’ailleurs plus à une réelle dépendance de sa part. Bien sûr, Mathilde est allée chercher dans son enfance et son adolescence des raisons qui pourraient expliquer sa peur d’être abandonnée, mais le plus important se trouve dans le présent de la relation. Son compagnon a su se rendre tellement indispensable à ses yeux que Mathilde vivrait effectivement comme un abandon le fait qu’il la trompe, plutôt que de se dire qu’elle le quitterait et pourrait ainsi vivre une meilleure relation d’amour avec un homme plus fiable et de plus grande valeur humaine. Prisonnière des mensonges et des jeux de séduction de cet homme envers elle autant qu’envers les autres femmes, Mathilde vit désormais dans une angoisse permanente d’être abandonnée.

La crainte d’abandonner

Audrey est la jeune mère d’un nourrisson de quelques mois, une petite fille. Elle  consulte parce qu’elle est très déprimée depuis que son compagnon l’a quittée, et surtout très angoissée depuis la naissance de l’enfant, dont cet homme ne voulait pas du fait de son très jeune âge. Audrey a été adoptée lorsqu’elle était bébé. Elle n’a appris son adoption que très tard. Ce sont des enfants de l’école, au courant par les commérages du  voisinage, qui le lui ont lancé brutalement un jour pour la faire souffrir en se moquant d’elle. Audrey prétend qu’elle ne peut pas vivre sans son ex-copain. Elle lui téléphone sans cesse, lui laisse des messages, lui envoie des textos : sans résultat. Le jeune homme a une autre fiancée, ce qu’Audrey ne supporte pas. Ne sachant plus comment faire pression sur le père, elle va donc tenter de se servir de leur petite fille pour le faire culpabiliser et le faire revenir. Celui-ci lui demande d’arrêter de le rendre dingue. Voyant qu’elle ne réussira pas à récupérer son homme, Audrey menace de se suicider. En prenant le temps de parler de ses vraies motivations, la jeune femme se rend compte qu’elle est en fait, inconsciemment, très tentée de « laisser tomber » sa petite fille, comme sa propre mère l’a fait peu après sa naissance. Les angoisses d’Audrey ne concernaient pas son ancien compagnon, mais bien plutôt la crainte qu’elle avait d’abandonner sa petite fille, pour mettre à jour l’abandon qu’elle avait vécu, elle, au même âge.

Ces quelques exemples prouvent à quel point les angoisses qui sembleraient découler de la solitude  concernent plutôt la peur d’être abandonné par un proche ou la crainte d’abonner un proche, avec lequel chaque fois la relation est considérée comme essentielle ou vitale. Au-delà, il est très important de souligner à quel point l’angoisse est un vécu humain fondamental qui nous concerne tous,  qui ne constitue pas une maladie et qui ne justifie en aucun cas le recours aux médicaments. Vivre l’angoisse sans l’anesthésier permet d’en comprendre les tenants et les aboutissants, surtout s’il est possible d’en parler sincèrement à un professionnel de l’écoute et du soin psychique.
Une liberté de pensée et de parole est également nécessaire en ce qui concerne la solitude. Etre seul n’est ni une faute, ni une malédiction, ni une tare. Certaines personnes veuves savent bien qu’elles auraient préféré que leur conjoint ne meure pas. Devant l’inéluctable, elles essaient pourtant d’apprendre à vivre seules, sans le défunt. D’autres personnes choisissent de vivre seules, pour toutes sortes de raisons qui leur appartiennent. Même si la solitude peut être difficile à vivre, voire douloureuse, elle est aussi une occasion originale d’épanouissement personnel. La solitude constitue une source fondamentale d’inspiration pour tous les artistes et les créateurs. Elle représente aussi une possibilité de disponibilité intérieure et extérieure à des expériences humaines autres que celles proposées par les schémas dominants en vogue dans telle ou telle société, schémas qui ne garantissent en rien le bonheur, même s’ils voudraient nous y faire croire…
Saverio Tomasella

Pour aller plus loin

* Le sentiment d’abandon, Eyrolles, 2010.
* La traversée des tempêtes – Renaître après un traumatisme, Eyrolles, 2011.

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