Psychologie

Leur regard s’absente, leur présence demeure. Dans de nombreuses œuvres contemporaines, apparaissent des figures étranges, suspendues, ni héroïques ni désespérées, mais comme vidées de tout élan. Ce ne sont pas des êtres effondrés, ni même des révoltés : ce sont des personnages qui, sans renoncer à vivre, n’attendent plus rien. À travers eux, se dit peut-être quelque chose d’un retrait plus radical, qui dépasse le simple désespoir et esquisse une nouvelle forme de fatigue existentielle, sans cause ni cible, profondément déconnectée du monde.

L’énergie du désir s’est tue

Ce qui frappe dans ces figures de fiction, c’est la disparition du moteur. Le désir, même contrarié, même conflictuel, maintient une tension vivante. Mais dans ces récits, quelque chose s’est éteint. Le héros ne court plus après rien, ne veut plus prouver, ne cherche plus à obtenir. La pulsion s’est affaissée, sans s’effondrer : elle continue à faire vivre, mais plus à faire bouger. Cette lassitude-là n’est pas un refus, mais une extinction silencieuse. Elle ne se manifeste pas par le retrait du monde, mais par une présence atone, traversée de gestes mécaniques. C’est le cas du protagoniste de Tokyo Sonata de Kurosawa, père de famille déchu qui continue à rentrer chez lui chaque soir, en dissimulant sa perte, comme s’il n’y avait plus rien à espérer ni à contester.

Quand le désengagement devient une forme d’économie

Ces personnages ne sont pas déprimés, au sens clinique. Ils sont plutôt désengagés. Leur retrait est une forme de stratégie implicite. Ils refusent l’effort, non par paresse, mais par saturation d’un monde trop plein de promesses non tenues. C’est ce qu’on observe chez certains personnages de Jon Fosse ou de Beckett : leur silence, leur immobilité, ne sont pas des symptômes d’effondrement, mais des choix muets. Face à une modernité saturée de stimuli, de scénarios, de performances, ces personnages ralentissent jusqu’à l’arrêt. Non pas pour se protéger, mais parce que tout leur semble également vide. Ce désengagement est moins une fuite qu’un appauvrissement du monde lui-même, devenu incapable de susciter l’attente.

Le personnage de Jeanne, figure de retrait sans drame

Dans un roman discret de Claire Berest, Bellevue, Jeanne, infirmière d’une quarantaine d’années, continue son travail sans colère ni plainte, mais avec une forme de désactivation émotionnelle complète. Elle ne cherche plus à comprendre, ni à se révolter, ni à rêver d’une autre vie. Elle ne s’étonne même plus de ne plus espérer. Sa vie se déroule comme un fil tendu, sans variation ni enjeu. Elle n’est pas malheureuse, juste absente à elle-même. Ce n’est pas un traumatisme qui l’a conduite là, mais une érosion lente. Comme si le monde n’avait plus d’effet sur elle. Le roman ne dramatise pas son état : il le montre comme une manière d’être au monde devenue possible, et peut-être plus fréquente qu’on ne croit.

Une fatigue sans origine visible

Ce qui rend ces figures troublantes, c’est l’absence de cause repérable. Il ne s’agit pas d’un chagrin, d’un deuil ou d’un échec. La lassitude qui les traverse semble n’avoir ni objet ni événement déclencheur. Elle pourrait relever d’un inconscient qui, saturé de charges, ne produirait plus de scénarios. Ces sujets ne sont pas vides, ils sont saturés d’un trop-plein non symbolisé. Leur fatigue vient de ce qu’ils ne peuvent plus investir ni transformer. Ils ne veulent rien, mais ne veulent pas mourir. Ils sont, au sens psychanalytique, dans un état de suspension pulsionnelle. Une forme d’atonie active, où la survie persiste sans projet.

Vers un nouveau pacte avec le réel

Ces personnages nous obligent à interroger notre propre rapport à l’attente, à la projection, à l’espoir. Dans un monde où tout pousse à la motivation, leur posture fait vaciller nos repères. Peut-on exister sans finalité, sans but à atteindre ? Peut-on habiter la vie sans lui demander de nous porter ailleurs ? Ces figures de la fiction ne proposent pas de réponse, mais elles pointent une mutation : celle d’une subjectivité qui ne s’effondre pas mais qui se débranche. Une manière peut-être d’inventer, sans bruit, d’autres formes d’existence que celles dictées par le désir et ses perpétuels manques.

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